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Le dimanche 10 octobre 2004

Intermède saisonnier : Jean de La Ciotat. Lonesome Cyclo.

SV - Jean de La Ciotat, votre saison cyclosportive s’achève. À l’heure des bilans, comment qualifieriez-vous cette année 2004 ?

JDLC - Plutôt ratée. Opéré en urgence le 27 février (occlusion sur bride)... Six semaines d’arrêt. Reprise avec des muscles totalement fondus et impossibilité de travailler en force pendant plusieurs semaines. Rien de tel pour arriver totalement sous-entraîné pour ma première épreuve de la saison : le Tour des Balcons de la Buisse, où j’ai abandonné à la sortie du deuxième virage de la première étape après m’être explosé les tripes dans le prologue. Cela dit, malgré mon faible kilométrage au compteur, cette saison m’a apporté de belles satisfactions... Si elle est indéniablement ratée sur le plan sportif, elle me semble plutôt réussie sur le plan des sensations : la sensation sans pareille de rouler (enfin) dans le peloton de tête à près de 45 de moyenne dans la première demi-heure avant d’exploser dans l’ascension du premier col du Tour du Haut Adige, celle d’être enfin à nouveau capable de mettre une dent de moins et de finir en anaérobie dans les trois derniers kilomètres de la montée de Valmorel dans le final de La Madeleine, ou encore celle de blinder seul comme un malade sur les 150 Km de la Pierre Chany pour cause de départ pris à la bourre et de finir pour la première fois à cinq minute de l’or...

SV - Comment abordez-vous l’intersaison, cette période si difficile à gérer pour les cyclosportifs modernes ?

JDLC - À l’heure où je réponds à cette question, je ne sais toujours pas si je vais couper ou arrêter le vélo. Ma coupure risque de durer quelques années. Post-cyclosportives animal triste (la petite déprime classique de fin de saison) ou plus vraiment envie de se prendre du temps pour un truc pareil ? ...

SV - ...truc pareil ?

JDLC - Le truc pareil ? C’est le côté effrayant du milieu qui transpire çà et là dans les forums de discussion où on commence à voir poindre des posts pour le rétablissement de la peine de mort pour les chauffards, d’autres pour l’appel à la dénonciation des tricheurs avec lynchage collectif (et, bien entendu, sans passer par la case présumé innocent avant procédure), d’autres qui puent le machisme et la misogynie à plein nez, bref un bien triste état du monde. Et je ne parle pas des comportements totalement minables sur les routes, comportements qui vont de l’insulte au moindre automobiliste qui s’en prend plein la tronche parce qu’au bout de cinq minutes il ose un petit coup de klaxon pour demander aux trois blaireaux qui roulent côte à côte et qui bouchent la totalité de la chaussée de se ranger un peu sur la droite, au manque total de respect pour les autres et l’environnement quand ils ou elles balancent leurs merdes sur la route et les bas-côtés pendant une cyclo, en passant par cette étonnante façon de se la jouer avec forte capacité à transformer la moindre sortie en coucourse (avec le rictus du type qui se prend super au sérieux en gueulant parce que t’as pas pris le relais assez tôt)... J’en passe sûrement. D’une certaine manière, ce type de comportements et de mentalité désactivent plus mon envie de rouler que les triches minables sur les cyclosportives et le dopage... Bien entendu, ces comportements sont minoritaires, mais ça suffit pour foutre l’ambiance et la culture sportive en l’air. Pour moi, c’est un peu comme le foot... Je ne peux plus regarder ça depuis que j’ai vu ce que ça suscitait comme violence, comme comportements haineux et surtout comme rétrécissement de l’horizon mental chez certains supporters (dans le métro, sur les stades, dans les rues, à la radio ou dans n’importe quelle situation d’une journée ordinaire).

SV - Il est vrai que ce sont souvent ces comportements minoritaires mais fortement condamnables qui sont les plus « visibles » dans ce milieu... Mais pour en revenir à cette intersaison, cette période où les objectifs disparaissent et où l’on se trouve livré aux grandes soirées d’hiver et au doute, comment l’abordez vous ?

JDLC - D’accord, oublions cet aspect lamentable qui suinte de ce qu’on aime (en l’occurrence le cyclosport ou le tri) et parlons de la question des objectifs. Là, c’est le côté prise de tête pour pas grand-chose qui a plutôt tendance à me fait rire. Genre, ce mois-ci nous en sommes à la phase B de notre préparation 3 A prime destinée à monter en puissance avec le passage au stade 7 qui devrait vous permettre de terminer 33e de la prochaine course autour de votre pâté de maisons et d’être près pour le premier objectif de votre saison, finir la Marmotte à moins de 3h07mn49sec du premier. Avec en plus l’impression que cette préparation doit soudain passer au centre de nos préoccupations... Comme si à 39 ans, j’allais désormais réduire mon existence à la préparation d’une douzaine de cyclosportives... Bonjour le projet de vie.

SV - Déprimant comme analyse ! (Ndlr : mon objectif à moi est effectivement de terminer un jour à 3H du premier dans la marmotte !). En quoi cela vous gêne-t-il que nous échafaudions des plans d’entraînement pour atteindre des objectifs à notre portée ?

JDLC - Ça ne me gêne absolument pas, simplement le grotesque de la chose casse un peu le désir. Employer le terme « objectif » à ce niveau de la « compétition », c’est un peu comme parler de « concept » quand il s’agit de trouver une idée pour aménager sa salle de bain. Rends ta vie plus ampoulée, c’est tellement mieux d’injecter sur sens là où il n’y a que du vent...

SV - Argh !

JDLC - Bon en même temps, si le virus passe l’hiver, si je continue l’année prochaine, c’est clair que j’aimerais me rapprocher de celles et ceux qui marchent un peu, juste un peu. Je ne peux pas nier, que ça me démange d’essayer de voir si en m’entraînant un minimum, je ne pourrais pas à nouveau monter un col, peut-être pas comme je le faisais il y a un peu plus de vingt ans, mais au moins en subissant un peu moins la pente. Lundi dernier, je suis allé faire un tour du côté du Plateau de Beille... histoire de voir, si j’en avais aussi ras-le-bol que ça de ce putain d’vélo. Je suis arrivé au pied de la montée avec une cinquantaine de bornes dans les jambes et là, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai regardé ma montre et puis comme si je voulais soudain refuser mon statut de cyclotouriste amélioré, j’ai mis le 42 x 23 (les premiers mètres sont très raides) et je suis resté sur le 42 x 23 tout au long de l’ascension (excepté les passages moins pentus où j’ai bien mis deux dents de moins). C’était la première fois depuis que je suis remonté sur un vélo que je ne mettais pas le triple (le triple, c’était la honte quand j’étais ado)... Résultat des courses : 1h22 pour faire 16 kilomètres, soit une moyenne lamentable de 11,7 Km/h ; le tout pratiquement tout le temps en danseuse (pas assez de force pour emmener un tel braquet)... J’ai fait mon Ullrich, mais un Ullrich qui ne pourrait plus s’asseoir sur une selle. Comme si je voulais à tout prix voir si malgré mon incapacité à retrouver un rythme digne de ce nom, j’avais au moins un peu progressé au cours de ces derniers mois... Genre papy is not dead. Il y a donc encore quelque chose qui relève de la pulsion sportive qui m’anime encore un peu, même à un niveau aussi peu enviable que celui où je m’acharne à évoluer. Le problème dans cette histoire, c’est qu’il ne semble pas y avoir de plaisir sans entraînement... Prendre son pied dans une cyclo montagnarde est une chose, se faire chier seul la tronche dans le vent sur 100 bornes l’hiver en est une autre... Si je pense entraînement et foncier, j’arrête immédiatement. Maintenant, si je repense à ce plaisir de gosse qui m’a envahi le 12 juin dans les derniers mètres des Trois Ballons, ce moment où, les larmes dans les yeux (si si), j’ai enfin vu le portique gonflable au bout de la terrible Planche des Belles Filles, cet instant assez beau où après un raid de 205 kilomètres, 4300 mètres de dénivellation et les passages à près de 17 % du final, je me suis surpris à me dire : « tu l’as fait », je reprends une licence tout de suite. C’était peut-être une émotion à deux balles, mais cette émotion à deux balles, je l’ai faite mienne et j’en garde un superbe souvenir, celui d’une expérience finalement assez rare, dans l’existence que je mène en tout cas.

Bon là on est dans le mythe et la ribambelle de clichés qui va avec, mais tant pis, j’assume et je signe. Pour en revenir à l’entraînement, celui de la semaine entre deux épreuves, celui où on peut se permettre de faire court, j’avoue qu’il y a tout de même des moments qui m’étonnent... Ou plutôt où je m’étonne... Cette sensation des jambes qui tournent de mieux en mieux, cette sensation du rythme et de la vélocité qui s’améliorent de semaine en semaine. J’adore sentir ces moments où j’ai le sentiment de subir un peu moins le relief, ces moments - malheureusement trop rares - où je peux imprimer (un peu) mon propre rythme à la pente et non pas monter à l’arraché comme un gros bourrin en comptant les kilomètres, puis les mètres qui me séparent d’un sommet qui, au lieu de me donner du plaisir, me domine totalement (je n’ai pas d’attrait particulier pour la culture SM). En fait, j’adore cette part d’enfance qu’on cultive en allant écrire son petit mythe du dimanche, cette culture de vie que l’on construit autour... Un ensemble de choses très simples... Mieux manger, faire attention aux sensations de son corps, mieux traverser le stress ambiant de l’existence parce qu’on se vide la tête sur les pentes et les longues distances, salutaires pour prendre du recul par rapport à ce qui a tendance à nous « bouffer ». Mais pour vivre ça, y a pas photo, faut s’entraîner, moins que pour terminer dans les cinq premiers du Grand Trophée, mais faut quand même s’astreindre à une certaine discipline sportive. Et d’une certaine manière, cet « objectif » là ....

SV - Ah ! quand même !

JDLC - ... Oui ! cet objectif-là permet peut-être de tenir toute l’année. Franchement, l’objectif de monter de catégorie en UFOLEP ou de viser une victoire en départementale FFC, ça ne me fait absolument pas rêver, ça aurait même tendance à me déprimer profondément. En revanche, me faire du bien, ça oui. Et puis comme dans toute pratique de « masse » où différents « milieux » se croisent et se brassent, il y a de belles rencontres et des échanges qui valent la peine d’être vécus. Et c’est encore mieux si on le vit une année à 23 Km/h, puis une autre à 27, puis une autre à 34... Repousser les limites de la convivialité en aérobie, c’est peut-être ça mon objectif pour 2005... Plaisanter en démarrant au train dans une pente à 7 %, ça me plaît assez. Et puis, il y a cette possibilité de narguer le processus de vieillissement du corps et du reste qu’offre l’entraînement. Ça c’est une idée qui me motive pas mal.

SV - Merci beaucoup Jean. Même si le début de l’interview laissait présager un arrêt effectivement rapide de votre activité cycliste récemment relancée (Ndlr : visitez le site de Jean de la Ciotat pour revivre toute cette belle aventure !!), vous nous rassurez et nous sommes certains maintenant que l’an prochain vous serez à nouveau présent ! On espère vraiment pouvoir, une fois ou plus, plaisanter ensemble dans une pente à 7%, avec Serge par exemple !

JDLC - Aujourd’hui, c’était la Vel’Automne, la dernière cyclo de l’année, à moins d’une heure de route de l’endroit où je me trouve actuellement. Je m’étais promis d’y aller, mais les derniers bulletins de Météo France ont eu raison de cette ultime pulsion cyclosportive... Mais en relisant notre échange (à l’heure où je devrais franchir la ligne d’arrivée du grand parcours), je sens bien que je suis en train de replonger... On s’téléphone et on s’fait une pente ?

Octobre 2004



Sud'rédacteur(s) Manu

Commentaires :

CAM342004-10-12

Excellente interwiew, vraiement tout cyclosportif et en particulier sud véloïste peut se retrouver dans ces propos (en tous cas moi je m'y suis bien retrouvé), je cite en particulier :

"j'adore cette part d'enfance qu'on cultive en allant écrire son petit mythe du dimanche"
"J'adore sentir ces moments où j'ai le sentiment de subir un peu moins le relief, ces moments - malheureusement trop rares - où je peux imprimer (un peu) mon propre rythme à la pente et non pas monter à l'arraché comme un gros bourrin
Un ensemble de choses très simples… "
"Mieux manger, faire attention aux sensations de son corps, mieux traverser le stress ambiant de l'existence parce qu'on se vide la tête sur les pentes et les longues distances, salutaires pour prendre du recul par rapport à ce qui a tendance à nous « bouffer »"
"Plaisanter en démarrant au train dans une pente à 7 %, ça me plaît assez. "

Il a tout compris JDLC, et il le dit si bien.

Manu2004-10-13

c'est un peu ça le truc, il a compris la meme chose que nous mais il le dit bien mieux. Dans le genre j'avais bien aimé aussi Paul Fournel ("Besoin de vélo").
Merci JDLC pour cette interview.
D'autres suivront sur l'intersaison.

Rouquin2004-10-14

La partie plaisir et depassement de soi... j'adhère et espère y arriver un jour. Pour le moment, c'est plutôt gros bourrin et cie...

Manu2004-10-14

Oh Rouquin ! Meunon tu pédales assez souple quand tu veux ;-)
------- BONNNNANNNNIVERSAIRE ------

Rouquin2004-10-24

Copmment que t'as fait pour le savoir hein????????

lpikachu582004-11-21

Cette interview montre bien le PB que pose les cyclosportive. Autour faire 150 km à 200 km de cyclotourisme c'est à la portée de tout le monde mais une cyclosportive ne le permet pas. Sans doute à cause de la préparation nécessaire et de la qualité des participants (E2). De plus l'organisation de ces épreuves sont très compliquées et mettent les organisateurs dans des situations difficiles et cas d'accidents sur le parcours (en effet la 700% des participants ne savent pas rouler en peloton).

Personnellement, je suis pas pour les cyclosportif sous la forme où elles sont actuellement.

Je serais plutôt pour une reprise accrues des coures FFC UFOLEP et FSGT ainsi qu'un développement de cyclotourisme.

Désolé si ça ne plait pas à tout le monde mais je crois que je suis pas si loin de la vérité. (il faut réellement mettre une limite entre les compétiteurs et le sport santé)

treky2004-11-23

que c'est bien observé les commentaires fait sur le comportement du cycliste a notre niveau nous essayons de garder un etat d"esprit basé sur le plaisir et la sportivite cela m'amène en course a calmer ce genre de cycliste qui insulte a tout va encore une fois bravo pour ces analyses un régal sportivement treky

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